Ma Cabane au Canada…

Bon, la dernière fois je vous avais promis de vous parler de ma très sainte mère. Difficile de parler d’une mère, surtout de sa mère. Le jugement fuse tout de suite, issu de la biblesque sentence « Tu honoreras ton père et ta mère »… Et ta soeur ? Pourquoi devrais-je avoir de la considération pour une personne qui m’a certe donné la vie, mais qui surtout était trop égoïste pour comprendre que son fils n’était pas un objet ou un utile bibelot ornemental ? Souvent lorsque l’on me pose des questions sur la mère ma réponse fuse « Je l’ai renié ! », les yeux de l’interlocuteur se font alors océan d’horreur et d’incompréhension, ce qui me donne souvent l’impression d’être un monstre ou un alien. Pas moyen d’en sortir. Et tenter d’expliquer offre toujours les mêmes écueils psychologiques – surtout pour le destinataire du message. Alors bon, essayons encore une fois…

Aussi loin que ma mémoire remonte – et elle remonte aussi loin que la souffrance de mon être elle-même – j’ai d’étranges souvenirs relatifs à ma mère. Mon père était encore là, c’était un matin & le paternel avait quitté le lit (pour une fois qu’il était resté à la maison), je me suis alors glissé dans le lit parental, collé à ma mère & j’ai commencé à faire ce que je pouvais comprendre des halétements & des bruits que j’entendais de mon petit lit posé tout à côté. Clairement, je me masturbais sur la jambe de ma mère. Réaction maternelle compréhensible : « Faut pas, ce n’est pas bien » et moi d’y aller d’un innocent « Mais papa le fait bien lui ». Le reste importe peu. Ce qui compte c’est de bien comprendre la promiscuité de cette famille. Moi, encore dans mes quatre ans, sans doute, obligé de rester dans la même chambre qu’eux pendant ces débats incompréhensibles à mon esprit. Pas la place qui manquait pourtant, il y avait une chambre de libre dans l’appartement, mais on voulait me garder à vue. Toute l’histoire de ma vie en somme.

Lors des grandes et nombreuses absences de mon père, ma mère me répétait souvent que c’était elle qui m’avait désiré & que j’étais son fils, sa chose, son machin, que sans elle je n’aurais jamais vu le jour, et blablabla… Une véritable propagande reflétant sans doute la mauvaise conscience d’une femme qui avait pensé retenir son homme en lui donnant un héritier dont il ne voulait absolument pas.

J’ai déjà parlé du divorce de mes parents, comment l’issue salvatrice fut ouverte par moi et ma découverte. J’étais content d’être débarrassé de père qui n’en fut jamais un. Pas pour une pseudo histoire de complexe d’Oedipe mal digérée mais parce que j’avais besoin de l’image d’un vrai père, j’avais besoin de la sécurité qu’un vrai père pourrait m’offrir. J’avais besoin surtout de l’amour d’un père & non d’un fantôme… La première réaction lorsque ma mère m’annonça qu’elle divorçait fut de demander qu’elle me trouve un autre papa. C’est tout dire en somme.

Bien sûr, une femme dans sa trentaine ne peut se passer d’un compagnon, d’un sexe pour lui donner du plaisir, et après un divorce c’est bien de retrouver un peu de liberté. Donc, je restais parfois seul alors que ma mère sortait afin de chasser le mâle. Rester seul lorsque l’on a 5 ans c’est parfois dur. La peur est là, le noir devient ennemi, l’obscurité est emplie de monstres fantastiques attendant un mouvement de ma part afin de me dévorer. J’ai appris par la suite de la bouche de mon arrière-grand-mère que ma mère avait alors l’habitude de me donner un somnifère afin d’avoir la paix et de pouvoir sortir sans avoir à subir mes crises d’enfant.

Déjà à cette époque de la tendre enfance, on polluait mon corps de substances psychiquement néfastes. Mais las, j’ai survécu non ? Et puis, d’autres ont sans doute eu à subir bien pire. Donc, je ne me plains pas vraiment.

Ma mère, cette brave matrone, trouva bien vite un remplaçant au « père absent ». C’était Abdel, celui qui aujourd’hui encore, et malgré tous ses côtés négatifs, reste « mon père ». C’était un homme fruste certes, mais au moins il était là, il jouait avec moi, m’emmenait partout avec lui en me présentant comme son « fils ». Imaginez un instant la puissance des simples mots « voici mon fils » ! J’avais donc un père, moi aussi.

Bref, j’ai alors pu vivre deux ou trois ans de parfaits bonheur, j’avais l’impression profonde d’avoir une « vraie » famille, mon père m’amenait chaque matin à l’école, comme tous les autres enfants de mon âge; mon père me prenait avec lui pour faire le marché du dimanche, il jouait avec moi et, surtout, il m’avait offert mon premier costume ! Bon d’accord je devais avoir l’air idiot dedans, mais ce costume valait tous les jouets du monde lorsque mon père me disait : « tu es beau comme un camion » (ce qui dans son esprit valait bien une critique dans Figaro magazine).

Hélas, je devais bientôt comprendre que le bonheur est une chose impermanente et changeante. Je ne sais pourquoi, je ne sais ce qui a mené cette famille « reconstituée » vers la ruine : le chômage du paternel ?, la connerie de ma mère ?, la vie tout simplement ? A un certain moment, mes parents décidèrent d’acheter une maison. On emménagea bien vite. C’était une maison simple, sans luxe, petite mais avec un immense jardin et un gigantesque cerisier ! L’Eden pour enfant de 8 ans. Mais bien vite, le climat entre le père et la mère devint houleux, des crises d’engueulades, des menaces, des coups parfois firent leur apparition. Je crois, en y repensant, que cette maison était le rêve de mon père, lui qui avait bourlingué de l’Algérie à la Belgique en passant par la France et l’Allemagne, il devait y voir le repos du guerrier, la fixation définitive et stable. Mais ma mère, avec l’arrogance de son fric lui faisait trop sentir que cette maison n’était pas « leur » maison, mais sa maison à elle seule. Normal, simple reproduction de ce vieil atavisme de cette chère matrone : mon fils, ma vie, ma maison, ma, me mes, du possessif et rien que du possessif ! Dans l’esprit simple de mon père c’était un rejet donc, la compréhension forcée qu’il n’était pas à pieds d’égalités avec ma mère. Cela se transforma bien vite en une rancoeur tenace entre eux. J’en fis, bien sûr, les frais. Mon père ne me prenait plus avec lui, j’étais devenu comme un poids mort. De la complicité ne restait que les cris et les coups, le rejet et l’isolement. Je vis lentement mon père sombrer dans l’alcool, dans les sorties (reproduisant ainsi le schéma que j’avais connu avec le géniteur), dans l’absence.

Cette maison qui devait être le lieu de nos rêves devint alors l’enfer de mon enfance et de mon adolescence : pas un jour sans une dispute, pas une nuit sans des cris, le père me rejetant, la mère tentant de faire de moi « son » objet, le jardin devenant peu à peu interdit puisque ma présence y insupportait mon père… L’Exil… Tout à coup, cette maison me devint insupportable et je vis dans sa splendeur la crasse qui y régnait, la promiscuité, la laideur… Pour faire simple, imaginez seulement que pour toute chambre j’avais un coin dans la salle de bain où tout le monde passait pour aller chier, pisser, se laver et cela à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Ajoutez à cela que mon père décida bien vite d’arrêter d’entretenir et de laver la maison et que ma mère, trop bourgeois, ne le faisait qu’une fois tous les deux mois, ajoutez-y deux chiens et trois chats qui se baladaient librement dans la maison et vous obtenez une image de ma cabane au canada qui ressemble à s’y méprendre à un taudis du quart-monde. Que le fils dorme dans la merde cela n’inquiétait pas du tout ma mère. Après tout, elle puait bien aussi, alors pourquoi pas moi, hein ?

Feignasse, trop mal éduquée, sûrement trop gâtée dans sa jeunesse, madame ne daignait pas se salir les mains, que ce soit pour faire la vaisselle, nettoyer le sol, prendre la poussière ou faire la lessive. Mon père, au chômage l’a fait pendant des années, puis crevé par les conneries de ma mère et sa saleté, il jeta l’éponge au propre comme au figuré. Je crois que jamais de ma vie je n’ai vu une maison aussi sale (sauf peut-être celle de mon ex-belle mère, mais celle-là est hors concours, une oeuvre d’art !) : la pisse du chien laissant des traces jaunâtres dans le salon, la cuisine, ma chambre-salle-de-bain; parfois des crottes – je vous jure que c’est la vérité – qui traînaient et qu’il fallait éviter. La vaisselles pourrissant dans l’évier, puis sur les meubles de la cuisine, puis sur la table, au point que je bouffais dans le salon par manque de place. La lessive était faite de manière aussi aléatoire que la météo belge : une fois par mois étant le mieux, mais cela pouvait aller jusqu’à trois mois parfois. Imaginez l’état des vêtements d’un enfant de 10 qui restent non lavés pendant trois mois. Cela vaut le détour, je vous l’assure.

De dépit, en ayant marre de toute la merde emplissant cette maison, je me décidai un jour à entretenir la maison à la place des parents – je suis sûr que c’était une guerre d’usure entre eux. Tous les dimanches, à 8.00 je me levais, j’allumais la télé et je commençais la nettoyage. Pour les vêtements, on avait fait un deal avec mon père, il faisait ses vêtements et les miens et on laissait pourrir ceux de la mère. Ainsi, pendant quelques temps, la maison restait propre au moins 24 heures. Pas plus, cela aurait été trop demander.

J’ai tout vu dans cette maison, tout et trop pour mon âge. Rentrant un lendemain de réveillon, je retrouvai le salon barbouillé de sang, le sang de mon père qui avait giclé sur les murs, les meubles, la télé. Sang répandu par ma mère tentant de se défendre contre les coups de mon père, coups qu’elle avait cherché, j’en suis sûr, par l’acide de sa parole : « tu bandes mou », « t’es une lavette », « je payes tout ici », « t’es qu’un bougnoul », … Bref la panoplie de la connasse parfaite. Cela n’excuse absolument pas les coups. Combien ai-je pu haïr mon père pour sa violence ! Mais avouez que lancer à un ancien légionnaire « tu bandes mou », faut chercher les embrouilles et le sang, non ?

Une autre fois, un après-midi comme les autres, début de bagarre verbale, la merde maternelle frappant de plein fouet le paternel déjà bien imbibé et ne demandant qu’à continuer à s’enfiler son petit rouge d’Alger. Ca a pas raté, j’ai vu les yeux de mon père, cette folie froide prendre le pas sur lui. Il se lève, regarde ma mère, descend les escalier pour se rendre à la cave. Houla, il va chercher son flingue planqué dans les oignons ! Vrai, on a pas eu le temps de réagir qu’il était déjà dans la cuisine avec ce gros machin qui pouvait envoyer la maternelle chier sa crasse devant dieu. Je ne sais plus comment j’ai fait, j’ai calmé mon père, il est parti et il a pas tué ma mère. Partie simplement remise, puisque quelques temps plus tard, il a essayé de l’étrangler. Je suis intervenu comme je pouvais, je me suis pris un petit coup, puis cela s’est calmé. Une autre fois, j’ai appelé les flics, ils l’ont embarqué. Plus tard, dans l’adolescence, je me suis battu contre lui. Après je ne sais pas car je n’était plus là.

Et cela me hante parfois cette histoire de sang répandu sur les mur du salon… J’y repense presque tous les jours de ma vie. Car, en entrant, voyant cela, à quelle boucherie pouvais-je m’attendre ? Dans l’esprit d’un enfant, le bruit ressemble fort au craquement d’un monde qui s’écroule. Avec ces images, mon innocence et ma joie s’en sont allées pendant longtemps dans un ailleurs inaccessible.

Facebooktwittergoogle_pluspinteresttumblrmail
Spartakus Freemann

Un commentaire

  1. « Depuis cinquante ans, la psychologie réintègre les démons dans
    l’homme. Tel est le bilan sérieux de la psychanalyse. Je pense que la tâche du
    prochain siècle, en face de la plus terrible menace qu’ait connue l’humanité, va
    être d’y réintégrer les dieux.», André Malraux, mai 1955 dans "l’Express".

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :