Le Temps des Cerises

Depuis quelques temps les idées noires reviennent… Eternel ressac de ma vie, remugle d’un temps où les cerises n’étaient pas encore sur le gâteau. Un temps de ténèbres et douleurs profondes qui, telles d’immondes fantômes, revienent hanter ma vie, même aux heures les plus heureuses.

Il y a quelques mois, j’ai du expliquer à une psychothérapeute le pourquoi de ma haine, de ma souffrance, le pourquoi de cette pusion autodestructrice incontrôlable. Six mois à raison de deux heures par semaine ne finirent par donner aucun résultat. J’avais à peine commencé à brosser la toile de fond de ma vie. Parler c’est bien, cela permet de revivre par les mots ce que le corps & l’esprit ont subi, et puis on a l’impression d’être écouté & cela fait du bien. Elle m’avait demandé de mettre par écrit ce que je pouvais ressentir lors de ces crises, de coucher sur le papier les noires lettres d’une vie brisée, niée, étouffée… Je ne l’ai pas fait à cette époque car j’écrivais d’autres histoires, plus cocasses & plus télégéniques. Aujourd’hui, je vais commencer le journal de bord de la dérive, de ma dérive. Ne pas y voir une forme de plainte, ou une recherche de reconnaissance de ma douleur. Ma douleur est ! Elle est en moi, elle vit, elle m’aime comme je l’aime, et je ne pourrais sans doute pas continuer sans elle. Cela dit, il semble étrange que ce qui me fasse vivre soit également la cause de ma perte, lente mais inévitable.

Ai-je été un enfant malheureux ? Ce fut la première des questions, mais elle préexiste à toute conversation psychanalytique je suppose… Oui, j’ai été un enfant heureux. Heureux comme le sont les enfants, insouciants, refusant la réalité pour se réfugier dans un monde fantasmatique & rassurant. Le seul visage d’amour qui me revienne de cette époque est celui de mon arrière-grand-mère, un chêne liégeois de 80 ans, forte mais aimante. Comme j’aimais alors reposer ma tête sur ses genoux, le calme qui m’envahissait & cette impression de sûreté & de chaleur maternelle, je ne l’ai jamais retrouvé depuis. Je pense souvent à elle, et encore aujourd’hui je la considère comme la seule personne m’ayant offert l’amour gratuit.

Le second visage qui me revient est celui de ma grand-mère, mais est-ce un visage d’amour, un visage d’indifférence ? Je ne le sais trop. J’aimais me rendre en voiture avec elle sur les parkings le long de l’autoroute des Ardennes, là où il y avait des plaines de jeux. Et puis, soudain, remontant des abîmes de ma mémoire, surgissent les images de ces hommes qu’elle venait y chercher. Et ces longues minutes à l’attendre enfermé dans la voiture. Je ne pouvais comprendre, je ne pouvais savoir ce que signifiait cette disparition de ma grand-mère dans les sous-bois avec un homme que je ne connaissais pas. Aujourd’hui, je peux tout à fait imaginer. Et que trop bien malheureusement. Et ensuite, le cortège putride des mauvais souvenirs fait son entrée & cela devient douloureux. J’en arrêterais presque la narration si je ne devais passer sur les cadavres de cette période afin de me hisser à nouveau vers la lumière. Vieille pute sans coeur ! Combien de fois m’as-tu laisser pourrir, pleurer toutes les larmes de mon corps, dans cette infecte cave, noire, sale, emplie d’araignées & de rats ! Oui, tu m’entends bien, des rats… Et toi de rire, de te saouler, de te foutre de ce que je pouvais y ressentir. Mon dieu, ce froid, cette puanteur de vieux charbon, de bois pourri, de poussière rance… Je te hais pour cela grand-mère, je te hais où que tu sois, je te hais et je t’aime. Ensuite, ce furent les coups, et quelle force dans cette petite femme ! Elle y allait tellement fort que la marque de ses doigts sur mon visage avait alerté mon instituteur. Et ma mère là dedans ? Oui, où est-elle, cette mère qui doit protéger son enfant ? Nulle part, elle s’en tapait bien, du moment que ma grand-mère continue à se faire son proprio… Elle n’a rien vu, rien du tout. Il faut dire, à sa décharge qu’elle avait trop à faire à se chercher un nouveau mec, à tenter de conserver l’illusion que sa vie n’était pas aussi ratée. Et donc, c’est mon oncle qui a pris ma défense contre ma grand-mère, mais il était intéressé celui-là. Pourquoi intéressé ? Car son grand trip à cette époque était de me faire entrer dans un pensionat. Je ne sais si c’était pour me protéger de l’incurie de ma vieille carne de mère ou pour jouer au grand chef de famille, rôle qu’il a toujours brigué sans en avoir les épaules. Famille de crabes, bande de nouilles attardées en un passé glorieux, accrochés aux pas d’un père qui en avait plus dans la tête à lui seul que vous tous réunis !

A cette période remonte un autre visage. Et là je remercie ma psychothérapeute ! Mille mercis madame d’avoir permis au passé de revivre avec autant de force en moi ! Ce visage est laid, ce visage est immonde, une gargouille exécrable. Que ne puis-je le sortir de sa tombe & l’empaler sur une croix celui-là ? Toute ma vie, jusqu’à ma psychothérapeute, je sentais une ordeur de vieux, quelque chose qui prend à la gorge, infecte, immonde, putride, l’odeur de chairs déjà déliquescentes. Je ne pouvais ou je n’osais me poser la question de savoir à quoi cela était du. Car sentir de pareilles odeurs sans aucune raison à de quoi interpeller… Bref, les images sont remontées – merci madame – et bien remontées du fond de la baignoire inommable. Je me revois, nu dans le bain de gros porc, je me revois debout dans l’eau devant lui. Que s’est-il passé ensuite… Si vous voulez le savoir, je pense que vous devrez crever avant car il faudra peut-être endurer ma haine… Ainsi, ce visage a un nom, facile c’est le proprio de ma mère. Elle a vu quelque chose ? Que nenni. Vous pensez bien, son fils lui dit qu’il a pris un bain nu avec un gros porc puant. Rien de très inquiétant surtout que grand-maman se le tapait déjà… Un putain de famille, ne vous l’avais-je pas dit ?

Comment voulez-vous qu’ensuite un enfant de 5 ans puisse encore croire le monde des adultes ? Comment voulez-vous qu’il ne pète pas un cable ? Et bien ce cable, je l’ai pété, en silence. Dans un silence sépulcral, car on ne pense quand même pas que je vais me plaindre ? Si… Peut-être alors. De cette époque j’ai gardé la froideur des sentiments, la mémoire des mauvais coups, la mémoire de la merde. De cette époque j’ai conservé malgré tout le désir de vivre, car qui peut penser que cela suffit à détruire un corps ou un esprit ? On peut endurer encore bien plus… Bien plus…

Le divorce de mes parents passe comme en filigranne dans cette période de ma vie. En ai-je été affecté ? Je me le demande parfois & les psy avec tous les suffixes que l’on voudra cherchent en vain une raison de mon mal-être dans cette éclatement de la cellule familiale. Mais enfin, comment pourrais-je regreter un père que je ne voyais pas, un père prisant plus l’alcool que son enfant, un père qui est mort avant même d’avoir eu la chance d’exister en mon âme ? Comment pourrais-je considérer ce sac de viande qui fut renié par son propre père sur son lit de mort ? Comment pourrais-je encore ressentir quelque chose pour une lavette qui avait plus d’yeux pour ses bouteilles & ses femmes que pour moi ? N’est-ce pas lui qui m’a laissé dans une baignoire emplie d’eau froide pendant près de deux heures ? N’est-ce pas lui qui hurlait sur moi en me faisant faire mes devoirs afin de pouvoir partir plus vide écluser ses saintes bouteilles ? J’ai trouvé alors, dans le lit de mes parents, le cheveu qui allait marquer la mort du mariage de mes parents, je l’ai apporté à ma mère, et j’ai compris que j’allais enfin être quitte du pseudo-père. Lorsque plus tard, ma mère m’a annoncé qu’elle divorcait, j’ai demandé « Bon, tu me trouves un nouveau papa alors ? ». Et j’avais bien raison, car le père en se barrant me libérait de ma haine envers lui et donc de tous sentiments. J’étais libre.

C’est étrange comme en peu de lignes on peut résumer près de 5 années de vie. Quelques dizaines de mots pour un souffle… Cela me semblerait presque risible toutes ces expériences, et à y regarder de plus près, elles semblent même « presque positives ». Ne sont-ce pas ces expériences qui m’ont construites ? Il est évident que l’on peut vivre sans, mais enfin, j’ai eu une bonne santé, un toit sur ma tête, l’amour de mon arrière-grand-mère, j’avais donc toutes les chances. Et je n’ai pas coulé ! J’ai pu survivre. Le problème n’est sans doute pas là donc. Où chercher ma haine, ma pusion de mort, ce mouvement perpétuel de mon âme qui me ramène sans cesse vers la Grande Faucheuse ? Tous les psy remontent à ma mère, je vous la décrirai donc plus tard, dans toute sa splendeur.

Facebooktwittergoogle_pluspinteresttumblrmail
Spartakus Freemann

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :